Portugal, trahison du faux bon élève

Le Portugal, la trahison du faux bon élève.

16 mars 2015 | Par Le blog de Les invités de Mediapart | Mediapart

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“Mauvaise foi”, c’est en ces termes que Cristina Semblano, économiste, et professeur d’économie portugaise à l’Université de Paris IV – Sorbonne, juge les déclarations d’Angela Merkel et Walter Schaüble qui citent le Portugal sur la pertinence de mener des politiques d’austérité.

L’exhibition du Portugal comme un animal de cirque par la chancelière allemande, Angela Merkel et son ministre des Finances, Wolfgang Schaüble, afin de démontrer le bien-fondé des politiques d’austérité de la Troïka, face à la Grèce, relève de la mauvaise foi.
A l’appui de cette assertion on peut signaler, tout d’abord, en nous référant au premier volet du Mémorandum (restaurer l’équilibre des finances publiques), la non atteinte des objectifs en matière de déficit budgétaire et la croissance vertigineuse de la dette passée de 100% du PIB lors de l’arrivée de la Troïka mi-2011, à 128.7% fin 2014, soit six mois après la sortie officielle de la Troïka du pays.
On peut aussi constater, en nous référant, au deuxième volet du Mémorandum, l’absence de stabilité du système financier dont l’effondrement récent (2014) du troisième groupe financier portugais et deuxième groupe privé du pays – groupe Espírito Santo (GES) – en constitue la preuve irréfutable, quoique non exclusive.
Enfin, si l’étendue des réformes structurelles entamées en vue de l’accroissement de la compétitivité de l’économie (troisième volet du mémorandum), fournissait la ligne de démarcation entre le bon et le mauvais élève, la Grèce, championne de ces réformes selon l’OCDE, serait la première de la classe.
En fait, si le Portugal n’est pas la Grèce, comme aiment à le répéter inlassablement ses gouvernants – preuve que les différences entre les deux pays ne sont pas si évidentes qu’on voudrait le faire croire – c’est davantage par l’attitude collaborationniste du gouvernement portugais vis-à-vis de l’Allemagne que par ses indicateurs économiques ou leur trajectoire, qui, somme toute, ne sont pas aussi différents (1).
La Commission européenne n’a pas perdu de temps qui, moins d’ une semaine après l’exhibition par l’Allemagne du bon élève de la Troïka(2), a repris les dures critiques qu’elle formulait à son encontre depuis le début de l’année, en le mettant sous vigilance étroite pour déséquilibres macro-économiques excessifs (première étape avant l’application de sanctions).
Par la voix de son Commissaire à l’économie, Pierre Moscovici, la Commission a reproché au Portugal le niveau trop élevé de l’endettement du pays aussi bien au niveau intérieur que vis-à-vis de l’extérieur, ainsi que la situation du marché de l’emploi, et le somme de réaliser davantage de réformes structurelles et de consolider davantage ses finances publiques.
Avec le but affiché de faire croître l’économie, ces recommandations et les objectifs poursuivis par leur mise en œuvre relèvent de la novlangue, devenue la langue officielle des institutions européennes, si tant est que l’on sait où ont mené les mesures de consolidation budgétaire et les réformes structurelles censées contribuer à l’accroissement de la compétitivité de l’économie portugaise.
Tout en n’ayant pas (encore) atteint celui de la Grèce, le bilan est déjà lourd au Portugal : chute de 30% de l’investissement, destruction de 400 000 emplois, taux de chômage de 20% en termes réels frappant particulièrement les jeunes, solde naturel négatif et émigration redevenue un phénomène de masse qui dépossède le pays de quelques 120 000 personnes par an, dépossession venant s’ajouter à celle des biens publics, déjà vendus (comme l’énergie ou la poste) ou à vendre comme la compagnie aérienne nationale (TAP ) aux enchères.
Chômage et émigration de masse, dévaluation salariale et amenuisement de l’Etat social, système de santé en rupture, ont mis à genoux ce peuple ayant émergé il y a quarante ans d’un demi-siècle de dictature et de pauvreté ; de ses 10.5 millions d’habitants, 2 millions vivent sous le seuil de pauvreté et 2 autres millions sont en risque de franchir ce seuil. Avec ses milliers d’émigrés, d’expulsés de logements saisis par les banques, d’adultes et d’enfants frappés par la faim, de travailleurs précaires et d’exclus, le Portugal est redevenu ce pays où les queues des soupes populaires reprennent ostensiblement le droit de cité, la charité se substitue à l’Etat social, et la ligne de démarcation est de plus en plus celle qui sépare l’arrogance des nantis, gavés par une répartition de plus en plus inégale du produit, de la grande masse des humbles.
Artisan de la mise en œuvre des politiques ayant conduit à cet état de choses, le gouvernement portugais aurait pu saisir l’occasion historique qui lui était offerte d’appuyer les revendications libératrices du nouveau gouvernement grec : au lieu de cela, il a préféré être plus allemand que le gouvernement allemand. Le remerciement n’a pas tardé, le Portugal ayant vite reçu le prix de son servilisme, qui est celui qui échoit si souvent aux traîtres : continuer la consolidation budgétaire et les réformes structurelles, celles qui, sous prétexte de créer de la croissance et de restaurer les équilibres, vont enfoncer le pays un peu plus dans la spirale de la stagnation-récessive et de l’envol d’une dette qui est déjà insoutenable.
Avec cette nouvelle dose de réformes et de mesures, le Portugal qui ressemble déjà de si près à la Grèce, va s’en rapprocher un peu plus. Mais à une autre Grèce, non pas à celle de Tsipras et Varoufakis qui veulent notamment diminuer le solde primaire du budget grec (3), pour commencer à restaurer l’Etat social, au lieu de tout abandonner aux créanciers, mais à celle de Papandréou et de Samaras dont l’obéissance aux diktats de la Troïka a mené la Grèce là ou elle est aujourd’hui.
L’histoire se chargera de juger le gouvernement du Portugal pour haute trahison : au peuple grec, aux peuples périphériques, aux millions de pauvres des pays du Nord et, avant tout, au peuple portugais.
(1) Même si l’on se réfère à l’endettement, il est à noter que si la dette publique grecque est plus importante que la portugaise (177% du PIB contre 128.7% fin 2014), la dette globale (qui inclut, outre la dette publique, la dette privée des ménages et des entreprises non financières), est bien supérieure au Portugal (plus de 380% du PIB contre moins de 300% en Grèce). En ce qui concerne la dette extérieure portugaise, elle est l’une des plus importantes de l’Union Européenne et du Monde
(2) Soit le 25 février dernier
(3) Le solde primaire est le différentiel entre les recettes et les dépenses de l’Etat, avant paiement des intérêts de la dette